Les artistes vivent-iels de passion et d’eau fraiche ?

La réponse vous la connaissez déjà, c’est non. Mais elle ne suffit pas.


Après 7 ans de salariat comme directrice artistique dans une agence de communication digitale, je suis depuis 2 ans illustratrice indépendante avec un statut d’artiste-auteur. Étant donné qu’environ un tiers des auteurices gagnent moins que le SMIC en France, vous êtes en train de vous dire “Serait-elle zinzin ?” La réponse est toujours non.


En revanche, je vais vous expliquer pourquoi c’est si difficile de vivre d’une activité artistique et comment ça se passe pour les artistes ( c’est à dire illustrateurice, peintre, photographe, … bref tout créatif indépendant qui doit se battre pour que son travail soit tout simplement payé).




Derrière le fantasme la réalité

D’un côté il y a un délicieux fantasme des artistes qui ne s’intéressent pas à l’argent, qui vivraient uniquement pour leur art… et qui auraient besoin de faire de leur passion leur métier, qu’importe le prix. Et de l’autre, il y a le marché de l’art, de l’édition et de la com qui sont des business qui brassent beaucoup d’argent et qui se portent bien. Bref, du flouze il y en a mais seule une infime partie finit dans les poches des artistes. Il y a un excellent épisode de Travail en cours à ce sujet ici si vous voulez.


Encore aujourd’hui, il y a une espèce de tabou sur l’argent et l’artiste qui persiste. C’est une fausse pudeur qui nous fait croire que c’est vulgaire de parler d’argent alors qu’on est là pour la beauté de l’art, et qu’on réfléchira à ce point plus tard. Dans l’imaginaire collectif, on adore notre travail et donc beaucoup de gens pensent qu’on le fera pour pas cher, si ce n’est gratuitement. On adore notre travail mais comme tout le monde, on n’aime pas travailler gratuitement. Parce que comme tout le monde, on a des factures à payer et une ou plusieurs bouches à nourrir.


C’est quelques choses à déconstruire aujourd’hui encore, même quand on est soit même un·e artiste parce qu’on a intériorisé tout ça.


Il y a également un vrai manquement des écoles d’arts à former les jeunes artistes de demain sur le sujet. Certaines écoles s’y mettent enfin, on progresse. Moi qui ai fini mes études il y a longtemps, je considère avoir été dans une excellente école qui m’a apporté une super formation et qui m’a permis de trouver facilement du travail. En revanche, je ne suis absolument pas formée à négocier un salaire, faire un devis, faire une facture ou calculer mes honoraires. Tou·te·s les étudiant·es en art ne seront pas indépendants, mais tou·te·s doivent apprendre à bien être rémunéré·es, que ce soit par sa clientèle ou par une entreprise.



La première chose que j’ai faite c’est refuser des projets

Lorsque je me suis retrouvé freelance, j’ai découvert tout de suite qu’une grande partie de mes client·es potentiel·le·s ne voulaient pas me payer correctement. Et que ça leur paraissait tout à fait normal. L’un d’entre eux m’a notamment proposé de me payer 100 euros la journée, en précisant que c’était une opportunité incroyable, parce que je devais faire mes preuves, qu’il avait des clients prestigieux et qu’il travaillait déjà avec 3 autres illustratrices qu’il payait ainsi. Spoiler : 100€/jour c’est le prix d’un babysitting, pas une prestation artistique d’une personne qualifiée et diplômée.


Je dois malheureusement rappeler régulièrement que je suis freelance et pas salariée.

je dois payer des charges qui concernent ma protection sociale, des impôts, des frais de matériels, le loyer de mon lieu de travail, l’electricité, des abonnements (cloud, site internet, etc), une box internet, des logiciels. Je n'ai pas de congés payés, pas de RTT, pas de mutuelles d’entreprise, pas de tickets-restaurant, pas de matériel ou de voiture de fonction, … la liste est longue, je m’arrête là.


Ensuite il y a un autre point qu’un•e client•e doit prendre en compte. C’est que j’ai une expertise, un certain niveau d’étude, plusieurs années d’expérience et que ça a une valeur sur le marché.


Ce sont des choses que je peux expliquer à un·e client•e. Parce que quelqu’un qui se demande comment je calcules mes honoraires, c’est un client qui veut bien se servir de son argent et il n’y a rien de mal à ça. Sauf que les artistes se retrouvent bien trop souvent confrontés à des agences ou des clients qui remettent en question leurs honoraires et iels ne sont pas toujours à l’écoute de nos explications.





Un travail n’est jamais gratuit

Les créatifs sont régulièrement confrontés à une clientèle très particulière qui souhaite les faire travailler mais en les payants avec une drôle de monnaie (cette liste est non exhaustive, sinon on pourrait y passer la journée):

  • en contrepartie je parlerai de votre travail à mon entourage pour vous faire de la publicité

  • grâce à mon projet vous aurez une super créa à mettre dans votre portfolio

  • je vous donnerai de la visibilité sur mon Instagram

  • en réalisant mon affiche, vous serez visible dans toute la ville

  • si vous gagnez ce concours où je mets pleins d’illustrateurices en compétition, vous gagnerez peut-être un chèque-cadeau pour des bougies parfumées

  • Pour cette première collaboration je ne vous rémunère pas mais si le projet marche je vous rappellerai

Les créatifs se sont spécialisés dans les blagues sur les boulangers (et les maçons) pour expliquer simplement pourquoi leur travail est rémunéré. Ces blagues consistent à reformuler toutes ces propositions en remplaçant le créatif par un•e boulanger·e :

  • Je vous prend cette baguette gratuitement, si elle est bonne j’en parlerais à mon entourage pour vous faire de la publicité.

  • Je vous prend cette baguette gratuitement, comme ça vous pourrez dire à tout le monde que vous m’avez eu comme client.

  • Je vous prend cette baguette gratuitement, et en échange je prendrais un selfie de moi et de mes tartines, je vous taguerais sur Instagram.

  • Je vous prend cette baguette gratuitement, toute la ville me verra avec votre baguette sous le bras.

  • Je vais prendre une baguette gratuitement chez 30 boulangers différents et je donnerais un chèque-cadeau pour des bougies parfumées au boulanger qui aura fait la baguette que je préfère.

  • Je vous prend une première baguette gratuite et si elle me plait je reviendrai peut-être en acheter une réellement.

Voilà, je pense que la comparaison parle d’elle même, vous n’oseriez jamais faire ces propositions à votre boulanger·e.


Il m’arrive quand même de travailler sans être rémunérée, lorsque j’ai gagné suffisamment d’argent dans le semestre pour vivre correctement, et lorsque personne ne fait de profit avec mon travail. Par exemple, lorsque je réalise une illustration pour un projet dont les bénéfices sont reversés à une association. C’est une démarche non-lucrative. C’est l’équivalent de n’importe quelle personne qui fait un don pour la Croix Rouge ou Médecin sans frontières. Mon don à moi, c’est quelques heures ou quelques jours de travail. Ce travail n’est donc toujours pas gratuit, j’ai simplement donné ma rémunération à une association.

Alors ça ressemble à quoi un·e artiste bien payé·e ?

Dans un premier temps l’artiste doit calculer ses honoraires de création. Iel doit déterminer son tarif journalier qu’iel multiplie par le nombre de jours travaillés, il y ajoute le montant de la cession de droits s’il est artiste-auteur et ça donne son tarif.


Ce tarif journalier va permettre à l’artiste d’assurer les dépenses de la vie courante, de payer ses charges, les dépenses professionnelles mais aussi de se faire une marge. Parce qu’on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche et qu’on espère mieux que la survie. On a besoin de se mettre à l’abri des imprévus, payer nos jours de vacances et faire des projets de vie.


Ce tarif journalier, il faut accepter qu’il n’est pas le même pour tous les artistes parce qu’iels ne travaillent pas avec les mêmes techniques, qu’iels n’ont pas tous le même statut, les mêmes charges etc. Il y a également des circonstances particulières qu’il faut prendre en compte : si vous souhaitez le·a faire travailler le soir, le week-end ou dans un timing très court.


L’artiste va sûrement demander à son client de valider le devis par une preuve écrite ou par la signature de ce devis. Tout simplement parce qu’il fait office de contrat et qu’arrivé au terme du projet, s’iel n’a pas été payé·e, iel a besoin d’une preuve d’engagement pour se protéger.


Voilà comment un·e artiste calcule ses honoraires. Et si on accepte son devis, si pour chaque demande supplémentaire iel fait un devis additionnel, si la facture est payée dans les temps, alors cet·te artiste sera bien payé·e.


 
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